Arrêtons l’ogre qui avance à visage masqué…
Qui n’a pas vu cet enfant de dix ans crier à tue-tête devant la sépulture de son père au cimetière : Laissez-moi voir, laissez-moi voir ! Il réclamait son droit de jeter un dernier regard sur son
père avant qu’il ne soit définitivement et à jamais enseveli sous terre. Enrobé dans sa petite djellaba blanche, cet enfant a ému par sa ténacité à vouloir jeter un regard d’adieu à son père. Il a
eu gain de cause, puisque ses grands frères ont cédé à sa demande devant les caméras. Autour de la tombe de ce citoyen anonyme, victime du pire crime qui soit, ses frères, adultes, voulaient sans
doute lui épargner ce moment de forte émotion pour son petit cœur, subitement arraché à la quiétude d’une vie paisible. Laissez-moi voir ! L’horreur, la barbarie, laissez-moi voir, pour ne pas
oublier, semblait dire cet enfant. Ne pas oublier ; jamais. Le père a été sauvagement tué avec de nombreux autres, par un obscurantiste qui veut nous dicter comment vivre et à qui obéir. L’ogre
avance au coucher du soleil et à la nuit tombante, disaient les grands-mères. Nous sommes à l’orée d’une nouvelle ère et nous ne céderons jamais à l’obscurité et aux esprits chagrins. Nous
allumerons des torches, des bougies pour que jaillisse la lumière, indéfiniment. Arrêtons l’ogre qui avance à visage masqué. Rien ne justifie la terreur dans notre société. Misère, pauvreté, rien.
Et les commanditaires de ces agressions lâches sont forcément étrangers. Reconnaissons toutefois, que c’est dans l’obscurité et dans les pores du terreau corrompu que se développe la vermine, et
que nous avons trop longtemps laissé pourrir le fruit…
Casablanca, plus que toute autre ville du pays est touchée par cette maladie incurable appelée bidonvilles. La plupart de ces concentrations urbanistiques sont dans un état avancé de métastases. Un
traitement urgent devrait être mis en application pour sauver ce qui peut l’être de nos villes, sans tarder. La vermine a toujours été à la solde de têtes mal pensantes, et ce sont celles-là qui
nous intéressent plus que les bras armés. Ne nous trompons pas de cibles.
Nous sommes une démocratie en construction, nous sommes en train de négocier un virage important de notre devenir ; la modernité et la laïcité. La modernité comme moyen de développement économique
et social, et la laïcité comme mode démocratique d’expression de tous les courants et sensibilités politiques, de quelque inspiration que ce soit, dans le respect de notre religion et de celle des
autres. Le monde en est là aujourd’hui.
Les forces du mal, de la régression, celles qui ont enfoncé le Maroc dans l’ignorance et la pauvreté, des siècles durant, jusqu’à sa soumission à la colonisation au début du siècle dernier, ces
forces resurgissent et résistent. Ils savent que le pays passe d’un état à un autre (transition oblige) et ils ont terriblement peur. Ils ont peur de perdre leurs privilèges, leur aura, leur Etre,
en proie au syndrome de la psychopathologie, dont le terrorisme est une variante… Cela fait des années qu’ils le faisaient savoir par des voix interposées, par l’intermédiaire d’incultes convertis
en érudits. Le combat aujourd’hui est clair. D’un côté nous avons la transparence, le progrès, la démocratie et l’égalité des citoyens devant la loi. De l’autre, nous avons un dessein brumeux empli
de haine et tablant sur le mysticisme politique, l’ignorance généralisée, la foi instrumentalisée, la bêtise érigée en norme suprême, c’est-à-dire le maintien des passe-droits et des préséances,
dans une idéologie d’asservissement épousant la robe flamboyante de la religion.
Depuis l’avènement de SM Mohammed VI, le discours politique a gagné en clarté : le Maroc s’achemine irrémédiablement vers l’édification de la démocratie et de l’Etat de Droit. Ceux qui sont contre,
ont droit à l’expression, ils peuvent expliquer leur point de vue, proposer un projet de rechange. Mais, ils ne peuvent en aucun cas arrêter le processus par la force, la violence, le terrorisme,
car la terreur appelle la terreur, et la violence conduit droit au chaos. Ils seraient de vulgaires criminels les illuminés qui veulent nous donner des leçons sur la morale, le droit, l’éthique,
par le recours à la violence morale ou matérielle… . L’Islam n’a jamais été pris en otage par une bande de malfrats pour réaliser un projet viable. La religion est l’affaire de toute la communauté,
et l’Islam est une religion individuelle qui se pratique entre le fidèle et Dieu ; il n’y a pas d’intermédiaire ni de classe ecclésiastique. Il n’y en aura pas. Tous les mahdistes rêvant de
foutouhat, doivent se rendre à l’évidence. Ce qu’ils s’imaginent ou qu’on leur miroite devant les yeux est de la pure illusion, un mirage, qui a déjà décimé leurs ancêtres.
Des millions d’enfants ont suivi le film d’horreur, images à l’appui. Combien d’entre ces enfants saisiraient la juste mesure, comprendraient le véritable enjeu et se mettraient à l’abri du poison
qui court nos rues ! Moins de deux heures après les attentats du vendredi noir, beaucoup de Marocains étaient au courant de l’horreur qui les a frappés au cœur de la ville. Le téléphone mobile a
fonctionné à plein, mais aussi les chaînes étrangères qui ont rapporté l’événement moins d’une heure après. Personnellement, j’avais peur que nous puissions revivre l’expérience du passé, lorsque
l’Intérieur dirigeait le pays : Pas d’émeutes à Fès, pas de choléra à El-Gara, pas de méningite à Salé et donc pas d’attentats à Casablanca. La désinformation est l’ennemie de la démocratie, et
gouverner c’est communiquer. La lutte contre la terreur passe par la communication. Comment lutter contre le diable si la population ne se mobilise pas autour de son gouvernement, et les médias
éduquent les masses, informent l’opinion publique et condamnent toutes les formes de terrorisme matérielles et morales ?
L’inquiétude était d’autant plus justifiée, que vers 23H00, ce soir-là, la télévision britannique BBC World a rapporté l’information et pris contact avec des journalistes, alors que nos télévisions
poursuivaient leurs programmations normales. Samedi 17 mai, changement de décor. Les médias publics prennent en charge le dossier et étalent à l’envi leurs journaux d’information. Le ministre de
l’Intérieur a donné un point de presse tôt dans la matinée, et les chaînes publiques s’étaient attelées à la tâche, immédiatement. Soulagés ? Non, réconfortés dans nos convictions que le Maroc a
véritablement choisi la modernité, le progrès, l’Etat de droit. Pour la première fois, le discours officiel n’est pas objet d’interprétations ni de suspicion. Il est repris par les agences et les
médias étrangers, sans déformation, parce qu’il est vrai, crédible, responsable. Sans travestissement ni fioritures, les autorités ont tenu l’opinion publique au courant des développements, y
compris l’aggravation du nombre de victimes. Il y a eu 41 morts et une centaine de blessés dans cinq endroits différents de Casablanca et tous les kamikazes sont Marocains, a dit le ministre de
l’Intérieur. C’est exactement ce qui s’est passé durant la nuit de vendredi 16 mai à Casablanca, et personne n’a à en redire. Cette réaction prompte des pouvoirs publics est à saluer ! Par-delà la
solidarité exprimée, le Maroc a accepté, modestement et c’est tout à son honneur, le soutien d’experts étrangers en matière de terrorisme. La lutte contre ce fléau des temps modernes est
planétaire, parce qu’il est lui-même mondial et mondialisé. La confiance devrait impérativement se rétablir entre gouvernants et gouvernés.
Il reste à savoir ce que nous voulons. Accepter le mauvais sort qui risque de s’abattre sur nous ou lutter de toutes nos forces contre l’avancée de l’ogre ? Première précaution à prendre ; ne pas
céder à l’amalgame. Les démocrates le savent bien et jugent mieux que quiconque ces dérapages dangereux. Nous avons un parti islamiste au parlement. Une ou deux associations de bienfaisance
islamiques très impliquées dans le social. En démocratie, la présomption d’innocence est un des piliers du droit. Elle a plus de valeur que l’immunité, et il faut se garder de lorgner en direction
de certaines parties. Il faut se garder de jeter précocement l’anathème sur quiconque. Laissons l’Etat (de droit) faire son travail. Unissons nos forces, toutes nos forces, derrière l’Etat et ses
organes. L’heure est grave ! Ceux qui continueront à vouloir jouer au plus malin ou de passer pour plus démocrates que les démocrates eux-mêmes, en auront pour leurs frais. L’histoire les
jugera.
Faisons confiance à nos institutions et en démocrates de tous bords, mobilisons-nous sur d’autres fronts, même si la marge est réduite. Le discours religieux, en effet, est matriciel à tous les
mouvements de revendication islamiste, le creuset de la foi et des convictions de tout un peuple. Religion, foi et sentiment religieux fusionnent et s’entremêlent. Il n’y a pas plus néfaste, plus
pernicieux que de toucher à la religion comme faire-valoir idéologique. Il n’y a pas plus criminel que de manipuler des valeurs symboliques d’essence religieuse à des fins politiques. Faisons
preuve de perspicacité, en réhabilitant les missions essentielles de l’Etat, la sauvegarde de la sécurité collective et de la tranquillité publique. La montée de l’islamisme dans sa forme
intégriste a pris le temps de s’ancrer. La déferlante a vite trouvé ses lieutenants, ses troupes, ses idéologues et ses doctes y compris au sein de l’université, où les étudiants sont terrorisés
par des mouvements d’activistes chantant le martyre, glorifiant la mort et diabolisant la femme. Ce n’est pas le fruit d’aujourd’hui, c’est l’accomplissement d’une culture qui a pris le temps de
ramper sournoisement et de manière horizontale, avec la complicité de Tous.
Aujourd’hui, il faut arrêter cela. Il faut arrêter définitivement et irrémédiablement toute manipulation de la religion. Le choc de Casablanca est d’abord mental. L’indignation, la colère ne
suffisent plus. Il faut se décider à trancher en s’inscrivant dans le projet de société que les Marocains ont choisi volontairement sous la conduite de SM le Roi, des représentants du peuple et de
l’ensemble de la société qui s’affirme de plus en plus comme un fait citoyen. Ceux qui fréquentent les manifs et les sit-in mesurent les progrès de la conscience collective. Ils mesurent aussi,
avec inquiétude, le fossé qui sépare les modernistes des autres, plus nombreux à charrier une cosmogonie archaïque et ténébreuse !
A moins d’une semaine des attentats de Casablanca, un journaliste a signé un article prémonitoire. Avec courage et lucidité, il a révélé de quoi est fait le discours de la haine ; l’incitation au
crime, au meurtre organisé et autre rapt, et ce juste aux abords des mosquées. Il s’est gardé de verser dans l’alarmisme. Ceux qui ont lu cet article ne pouvaient que tressaillir à l’évocation du
GIA, tristement cité comme référence idéologique à des groupements pourtant connus des services de sécurité. Exagération ou spéculation? Absolument pas, puisque la suite malheureusement lui a donné
entièrement raison et de la manière la plus tragique qui soit. Quatorze kamikazes en une seule nuit. Combien de bombes humaines sont-elles encore disséminées dans le pays ? Gardons-nous de baisser
la garde, et veillons à les désamorcer à temps. Nous sommes tous interpellés à mener la vie rude aux ennemis du progrès et de la vie. Tout le monde est concerné, et nous devons Tous œuvrer à
éloigner le spectre de l’horreur, du chaos.
Il faut arrêter de transposer les conflits du Moyen-Orient chez nous. Nous soutenons le peuple palestinien dans sa lutte pour l’indépendance, mais, nous n’avons aucun contentieux avec nos
concitoyens juifs, nous n’en avions jamais eu, d’ailleurs, à travers toute notre histoire commune. Nous sommes pacifiques, et pourtant, notre combat commence par une redéfinition judicieuse de nos
présupposés culturels. Deux bastions de l’ouvrage et de la diffusion des idées, devraient redéfinir leur mission. L’école (du fondamental au supérieur) et les médias publics. Concernant le premier
point, je me contente d’inviter les parents à consulter les programmes de leurs enfants dans le cycle pour se convaincre de l’urgence d’agir. Dans les manuels du primaire, le monde est divisé en
Croyants d’un côté et Infidèles (c’est-à-dire ennemis), de l’autre ! Il faut réviser les programmes en les déclinant sur le projet de société que nous voulons pour ce pays comme le stipule la
charte de l’éducation et de la formation. Il faut extirper la graine de la haine, de l’intolérance et du refoulement identitaire, savamment distillée et sciemment semée dans ces manuels, depuis
deux décennies.
Pour ce qui est des médias publics, ils constituent un levier puissant de l’intégration et de la cohésion sociale. Ce sont des outils stratégiques, et à ce titre, ils doivent refléter clairement
les choix de société que nous avons évoqués ci-haut. Le Maroc de demain que nous souhaitons prospère et paisible, commence par la refonte de ces deux lieux communs.
Najib MOUHTADI
Liberation, mai 2003